Corbeille
mardi, septembre 7th, 2010Je me trouvais dans un train à destination de la campagne alsacienne avec l’intention accessoire de rendre un livre. Comme le trajet était connu, je me suis replongé dans le livre en question: le fac-similé d’un ouvrage achevé d‘imprimer en 1529, Champfleury.
Il m’avait été prêté par l’ami de lettres à qui je rendais visite, lequel avait dû estimer que ma typomanie m’inclinerait à en apprécier le contenu, ce que l’intitulé exact du livre – Art et science de la vraie proportion des lettres – suggérait également. Même pour un modeste initié de l’imprimé ancien, la graphie et la fantaisie orthographique de cette écriture imposent de consacrer de 5 à 10 minutes par page pour être à peu près sûr d’en avoir extrait la substantifique moelle. Avant de traiter de la partie qui confère sa valeur à cet ouvrage, à savoir le propos typographique, l’auteur – GEOFROY TORY – s’étale sur les raisons qui font de la langue française l’expression parfaite de l’excellence naturellement française…
Cette merveille de démonstration peut se lire avec une ironie amusante puisque le français de l’auteur, qu’il considère comme le plus noble et abouti de son temps – par opposition à celui des escumeurs de latin, plaisanteurs et jargonneurs –, est une merveille d’anarchie orthographique et typographique (pour l’œil contemporain).
À sa décharge, notons que l’Académie Française, à laquelle Richelieu a confié la tâche de régler ce problème récurrent jusqu’alors, n’a été créée qu’un siècle plus tard. Il n’est pas rare de voir écrit de quinze à dix-sept que les français ne sont autres que les descendants légitimes des romains, et qu’à ce titre, le français n’est que le successeur naturel du beau latin des poètes, historiens & dramaturges antiques.
Si fiers nous sommes, de nos Républiques, de nos Sénats; un autre homme de petite taille avait même ramené le titre de Tribun dans ses ordres, un peu avant d’inventer la Légion d’Honneur… Mais ce qui est devenu banal grâce au martèlement presque subtil d’une éducation francque, prend une forme encore plus géniale avec l’auteur de ce livre. Lui, évoquant l’appui d’autheurs dignes de foy, en vient à nous expliquer que les Romains, et les Grecs de même, étaient bien gentils mais que si nous sommes Saint-Émilion, ils s’assemblaient en une piquette de qualité supérieure, ce que leurs propres mythologies ont la gentillesse de corroborer. La belle analogie qui permet de célébrer notre nation comme crème de la crème de l’humanité est illustrée par le mythe d’Hercules.
En vous épargnant le détail de ce qui fait d’Hercules un être profondément sage, raisonné et donc français, relevons simplement que la preuve de notre grandeur repose sur le fait de souligner qu’Hercules est, chez les auteurs Latins & Grecs, Hercules Gallicus, et non Hercules Latinus ni Hercules Græcus; CQFD donc.
Personnellement, et j’assume d’être terriblement seul dans ce cas, je trouve ce genre de détails amusants. Ils représentent les discrètes racines d’une mentalité qui parfois m’exaspère mais le plus souvent me fait rire, puisqu’elle est notre façon infantile d’être fiers d’au moins une chose, notre appartenance à ce grand peuple, édificateur grandiloquent d’une humanité meilleure…
À ceux que les cours d’Histoire n’ont pas rendu purulents d’allergies, je propose de jeter un œil superficiel à cinq siècles d’évolutions linguistiques et typographiques grâce à un extrait choisi de l’ouvrage mentionné dans le précédent propos, sans but assumé.
