Délurés à Lurs

On m’avait enjoint plu­sieurs fois de me rendre aux Ren­contres de Lure, et si l’événement sem­blait inévi­table pour un obsédé typo­gra­phique comme moi, je n’avais jamais été envahi par l’impulsion défi­ni­tive. Fina­le­ment, j’avouerai sans détour que j’ai fran­chi le pas en cédant à une promo. excep­tion­nelle de –25% !

Les der­nières minutes de la route sont les plus épiques, on s’imaginerait sans peine mon­ter la route sinueuse qui mène au vil­lage de Lurs sur les har­mo­nies wag­né­riennes d’un orchestre hol­ly­woo­dien; Le héros atteint l’objet d’une quête qu’il ignore encore. Lurs est un de ces vieux vil­lages pro­ven­çaux, de petite sta­ture mais à la noblesse sur­plom­bant les envi­rons. De chaque côté et chaque jour, on observe le soleil émer­ger pour retom­ber presque exac­te­ment en face sur un hori­zon à la vue tou­jours dégagé, et dans les étroites ruelles du bourg, on peut se perdre dans une époque indé­ci­dable, tou­jours belle (vous les enten­dez les vio­lons là ?)
Les Ren­contres Inter­na­tio­nales de Lures sont un événe­ment qui célé­brera ses 60 ans l’année pro­chaine. Fon­dées par Maxi­mi­lien Vox, elles sont par­ties de peu et ont reçu depuis les débuts, la visite et la par­ti­ci­pa­tion de nom­breuses per­son­na­li­tés du mot, de l’image et de l’idée.
À Lurs j’ai vécu une semaine qui avait sou­vent les airs d’une réunion de famille. Il y avait des gra­phistes, des typo­graphes, des écri­vains, des des­si­na­teurs de carac­tères, des his­to­riens, des pho­to­graphes, des ensei­gnants, tous amou­reux du texte, du mot, de la lettre, et même du chiffre. De l’inscription lapi­daire au manus­crit, du manus­crit au livre, et du livre au numé­rique. Comme les autres réunions de famille, il y a les anciens, il y a les enfants. Il y a Ton­ton Serge qui dit tou­jours des trucs étranges mais sou­vent amu­sants, et il y a les cou­sins, ils font par­tie de la famille mais on espère qu’on ne sera pas à table avec eux.

Je n’ai pris aucune note – par habi­tude – et main­te­nant que je veux écrire une chro­nique, je suis un peu embêté. Mais je vais quand même essayer, en choi­sis­sant de façon très sub­jec­tive quelques unes de la tren­taine d’interventions aux­quelles nous avons pu assis­ter, pour les com­men­ter briè­ve­ment, don­ner mes impres­sions sur l’ensemble et peut-être trans­mettre un peu de cet esprit lur­sien si par­ti­cu­lier, qui nour­rit l’enthousiasme et l’esprit de ceux qui passent une semaine au vil­lage (vio­lons alto).

Les éléments choi­sis sont ordon­nées dans l’ordre chronologique.

Heu­reux les cailloux

La pre­mière inter­ven­tion qui m’a laissé un sen­ti­ment très agréable était celle de Didier Mazel­lier, jeune gra­phiste offi­ciant avec son épouse, Évelyne Mary, en Ardèche, au sein du stu­dio Heu­reux les cailloux. Héraut d’un gra­phisme citoyen et impli­qué dans la com­mu­nauté à laquelle il appar­tient et rend ser­vice, Didier a fait la démons­tra­tion de la via­bi­lité d’une pra­tique gra­phique rurale, sou­vent consi­dé­rée comme trop pénible, voire impos­sible à main­te­nir. C’est cer­tai­ne­ment un exemple auquel je suis sen­sible, étant moi-même peu enclin à pas­ser ma vie entière dans le bruit des villes. En plus de ses acti­vi­tés pro­fes­sion­nelles, le couple fait vivre un ate­lier d’impression, typo– et séri-graphique, et fait usage de ses com­pé­tences en com­mu­ni­ca­tion visuelle pour prendre part à des actions en faveur de pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales et sociales, et tout ça avec une légè­reté que j’ai trou­vée plu­tôt juste.

http://www.heureuxlescailloux.com/

Nik­laus Troxler

Cet affi­chiste suisse était une des nom­breuses lacunes qui rendent ma culture gra­phique extrê­me­ment poreuse. C’est à un homme d’un âge cer­tain mais cer­tai­ne­ment espiègle et joueur à qui nous avons eu affaire. Au tra­vers des affiches fai­sant majo­ri­tai­re­ment la pro­mo­tion d’événements cultu­rels, Nik­laus Trox­ler ponc­tuait ses expli­ca­tions d’anecdotes amu­sées sur les ori­gines de cer­taines affiches obs­cures. Avec une non­cha­lance qui parais­sait plu­tôt natu­relle, il nous a pré­senté son tra­vail comme un jeu, rat­ta­chant le mes­sage de ses affiches au visuel par des liens quelques fois absurdes. Mais quand bien même, la qua­lité et l’impact des visuels venait tou­jours ser­vir et mettre en valeur cet absurde, plu­tôt que le dis­si­mu­ler. Ainsi, une affiche pour Cecil Tay­lor mon­trant un doigt coupé prend un sens bur­lesque lorsque Trox­ler nous explique que « peut-être, un tay­lor uti­lise des ciseaux » et qu’un acci­dent est si vite arrivé.

Sam Wins­ton

Ce jeune bri­tan­nique a com­mencé par se défi­nir comme suit. Il uti­lise des tech­niques qui appar­tiennent au design gra­phique, mais les emploie au ser­vice d’une pra­tique qu’il appelle artis­tique. Il nous a fait part de son inté­rêt pour la plas­ti­cité et la flui­dité de la langue, et selon lui, cet inté­rêt est né de sa dys­lexie. Ses tra­vaux sont des ten­ta­tives de mani­fes­ta­tion de ces plas­ti­cité et flui­dité de la langue. Il découpe, décom­pose, extrait, déplace, replace, et colle des mots, jusqu’à des mor­ceaux de lettre pour pro­duire des images de ses recherches dans le domaine lin­guis­tique, des recherches plus poé­tiques que prag­ma­tiques. Dans son pro­jet Dic­tion­nary Story, il explique com­ment est née l’idée d’un jeu nar­ra­tif autour du prin­cipe de dic­tion­naire. Au royaume des livres, cer­tains livres racontent cer­taines his­toires car ils contiennent cer­tains mots. Mais il en est un, qui contient tous les mots et peut donc racon­ter toutes les his­toires, le dic­tion­naire. Ainsi, Sam Wins­ton s’est mis à écrire une his­to­riette, dans le sens ver­ti­cal, lais­sant à l’horizontale l’espace de toutes les défi­ni­tions de cha­cun des mots employés dans l’histoire. Et à mesure qu’elle avance, les défi­ni­tions prennent vie et deviennent une mani­fes­ta­tion gra­phique du pro­pos que contient le récit. C’est un simple exemple de la façon libre dont il veut jouer avec le texte, de son écri­ture à sa mise en forme.


http://www.samwinston.com/

Mor­gane Rébu­lard, le Polyglotte

J’avais eu vent du tra­vail de Mor­gane par un col­lègue et les termes de sa recherche ne pou­vait que sus­ci­ter ma curio­sité. Elle cher­chait à trou­ver une solu­tion typo­gra­phique au pro­blème de la com­po­si­tion d’ouvrages mul­ti­lingues. Déjà inti­mi­dée, elle ne s’attendait sans doute pas aux réac­tions hou­leuses qu’elle allait pro­vo­quer par sa pré­sen­ta­tion. Son tra­vail, qui doit résul­ter en une famille de carac­tères cha­cuns dédiés à une langue spé­ci­fique, aborde deux grands axes. D’une part l’encombrement com­paré des langues, en vue de réduire les dif­fé­rences de lon­gueur d’un même texte dans plu­sieurs langues. D’autre part, la ques­tion de la dif­fé­ren­cia­tion de ces langues lorsqu’elles sont com­po­sées côte-à-côte. Ce qui a hérissé le poil de cer­tains venait de la seconde par­tie, parce que Mor­gane a fait le choix d’aborder cette ques­tion de dif­fé­ren­cia­tion en tâchant de déter­mi­ner des par­ti­cu­la­rismes natio­naux dans le trai­te­ment for­mel de la typo­gra­phie. Cette façon de faire, qui ne me dérange pas vrai­ment, a sans doute fait jaillir chez cer­tains la crainte du pro­blème que semble poser pour eux le concept d’identité natio­nale exprimé en typo­gra­phie. Certes, de nom­breux points sont dis­cu­tables dans ce pro­jet, mais je pense que trop ont immé­dia­te­ment écarté les qua­li­tés de ce tra­vail sur la simple base des mal­adresses qu’il contient, alors qu’à mes yeux, il est l’amorce d’une recherche qui peut abou­tir à un résul­tat très inté­res­sant. Mor­gane ne l’a peut-être pas assez affirmé, et pour­tant elle le dit, c’est un tra­vail en cours, et j’espère qu’au moins les réac­tions construc­tives (parce qu’il y en eut qui ne l’était abso­lu­ment pas) l’aideront à avancer.

Albert Boton

Ce monu­ment de la créa­tion typo­gra­phique fran­çaise est apparu, calme et posé, au côté d’Olivier Nineuil, qui nous a guidé à tra­vers quelques tra­vaux moins connus que les incon­tour­nables clas­siques. Navi­gant entre des logos que tout le monde connait et croise au quo­ti­dien, les carac­tères qui occupent le pay­sage typo-graphique depuis de nom­breuses décen­nies, et ceux qui n’ont pas sur­vécu au mou­ve­ment tech­no­lo­gique, nous avons eu un bel aperçu de l’ampleur des tra­vaux d’Albert Boton. Bien­tôt, un nou­veau site sera en ligne, met­tant à dis­po­si­tion un ensemble de docu­men­ta­tion inédite, pour don­ner à ce maître, une vitrine à la hau­teur de son œuvre.

http://www.albertboton.com/

Tutti quanti francese

Mais plus que les inter­ven­tions, ce qui me res­tera sur­tout, ce sont quelques très belles ren­contres et le sen­ti­ment d’appartenance à un micro­cosme en effer­ves­cence. D’une typo­gra­phie fran­çaise endor­mie, on assiste à un renou­veau. On a entendu ça et là, des anciens aux che­veux pas trop blancs, dirent qu’on avait rare­ment connu autant de des­si­na­teurs de carac­tères et de jeunes fon­de­ries fran­çaises en même temps, ce qui est très encou­ra­geant. Nous avons reçu la visite de quelques inter­ve­nants étran­gers, notam­ment le talen­tueux Chris­tian Schwartz, de la fon­de­rie anglo-américaine Com­mer­cial Type. Et pour illus­trer la vision que le monde a aujourd’hui de la typo­gra­phie fran­çaise, un super-acolyte dont je tai­rais le nom bien trop blond, a demandé à Chris­tian ce qu’il pense de la créa­tion typo­gra­phique fran­çaise. La réponse: un sou­rire et un silence. Tout était dit. C’est pré­ci­sé­ment ça, je pense, que cette nou­velle effer­ves­cence chan­gera. Gar­der le sou­rire, rem­pla­cer le silence.

En plus de n’avoir pris que peu de notes, je n’ai pas non plus pris beau­coup de pho­tos (je regrette aussi), mais il y en a quelques unes quand même, que je pose ci-après. Du lever de soleil face au gîte aux confé­rences et discussions.

One Response to “Délurés à Lurs”

  1. l'amiral Says:

    … et à la bourre à Stras­bourg, (ha!, ce p’ti Jacques…)

    so you’re back?

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